Ce matin le coq à chanté 3 fois.
Au premier cri, il s'est levé. La chambre est silencieuse, plus rien ne respire et lui, il soupire.
Le volet s'est ouvert. Etrange, en arrivant à la cuisine, il ne se souvient pas l'avoir fait. Il oublie parfois, il n'est plus tout jeune.
Une odeur dans la pièce, ce ne peut être celle du repas de la veille, le jambon froid n'a pas d'odeur. Et pourtant c'est l'odeur d'une petite sauce mijotée perdue dans l'air de la nuit qui s'endort.
Il soupire, il se souvient parfois, il n'est plus tout à fait dans l'instant présent.
Du froid sous ses doigts ridés, le bol qu'il va remplir de café chaud.
Au deuxième cri, il tire le pain de la huche. Il sent bon, depuis qu'il est enfant ce pain là à toujours la même odeur. Enfant ? Les années écoulées sont si nombreuses qu'il se perd dans les chiffres, les dates valsent au son des bals d'autrefois.
Il les entend parfois, il n'est pas complètement sourd.
Au troisième cri, la cafetière chante, s'éraille, gargouille comme un râle de mourant. Fera-t-il ce bruit là quand enfin il se préparera à la rejoindre ?
« Oh Marie tu me manques. La lumière de tes yeux brillants du sang du large, tes cheveux ondoyant des larmes du soleil. Oh Marie, Marie... »
Il soupire, il s'en souvient toujours. L'amour s'accroche parfois si fort que par delà les étages des mondes échelonnant l'univers matériel aux hautes sphères, il s'accroche, rayonne et guide.
Amour passion, amour pétri d'éternel, amour au quotidien.
Le jour où il la rencontra, sa robe chatoyante ondulant sur les airs d'accordéon, remonte à bien longtemps. La Guerre des Tranchées révélait au monde la beauté de la cruauté des hommes.
Le monde tombait en pièces et lui vivait comme jamais. Dans les yeux de la jolie blonde, dans la caresse de sa main, dans l'espoir de ses paroles et réciproquement Marie n'avait de cesse d'attendre de lui ce sentiment qui la frappait à chaque seconde d'une force toujours plus désespérée.
Quand il s'accorde, qu'il vibre au diapason d'une sensibilité commune l'amour sème-t-il en nous le chemin secret du bonheur ? Ou alors est-ce une route que nous nous traçons, insatiable de se contenter de notre solitude ? Ou alors...
Dans les yeux du garçonnet deux individus furieux. Ils crient, semblant trouver cela drôle. Le bruit d'un vase qui se brise, un mot qui grince et sent la colère ? Ce mot il le connait, Maman ne veut pas qu'il le dise. Quand parfois il a le malheur de sortir de sa bouche, ses yeux si doux deviennent durs, plus noirs. Sa voix gronde quand il la considère plein d'attente, de chagrin refoulé. Mais les Grands appellent cela du caprice alors il se tait, il a appris à se taire.
« J'en ai marre de tes excuses, de ta connerie. Pourquoi ne me dit tu pas la vérité ? C'est trop te demander »
Une gifle, elle claque. C'est un son mat, la main de son père de toute évidence. Elle pleure maintenant, elle court dans sa chambre et claque la porte derrière elle.
Lentement il sort de sous sa cachette, la table du salon ressemble étrangement à une cabane et s'avance vers son père, assis sur le sofa, le crâne dans ses paumes, cette paume encore tiède de la claque.
« Si tu savais comme j'aime ta mère. Elle est tout pour moi, je ferais n'importe quoi pour elle, n'importe quoi sauf m'arrêter de frapper, d'aller voir d'autres femmes. Je voudrais tant la prendre dans mes bras, l'embrasser avec douceur lui dire que maintenant tout ira bien... Mais je ne peux pas, je ne peux plus... Quelque chose en moi... Désolé bonhomme, tu ne doit rien comprendre à tout cela »
De ses prunelles écarquillées devant lesquelles dansent encore les personnages de dessin animé capturés entre les deux pieds de la chaise, il a écouté chacun des mots. Il ne saisit pas tout, ce qu'il perçoit c'est la souffrance de cet homme. Souffrir c'est un peu comme quand il se dispute avec Pauline la petite voisine qu'il trouve jolie. Il la demande souvent pour jouer quand la voix de l'enfant passe par-dessus la haie clôturant le pavillon, il aimerait lui faire un câlin comme à Maman mais jouer aux gangsters est tellement plus rigolo que ce sentiment qu'aujourd'hui il n'a pas envie d'apprivoiser.
« Entre elle et moi, tout aurait pu être différent. Elle a changé Gaëtan, elle n'est plus comme avant. Elle dit que c'est moi qui aie tort mais je ne pense pas... J'en sais rien »
Quand l'accord est faussé, que le diapason ne sort que des notes falsifiées, l'amour est souffrance et déchirement. Il joue inconsciemment le jeu de la séduction initiale mais au final n'entonne que le requiem de la discorde et la violence.
Souffrance ou bonheur, violence ou tendresse.
Les déclinaisons sont bien paradoxales. Reviennent-elles toujours au même point ou au contraire, telles des parallèles, elles suivent une route incertaine dans l'univers de nos schémas de pensée.
Le comble d'un parallèle réside dans le fait qu'aucun point commun ne les rapproche. Or dans la nature humaine rien n'est déterminé. Les composantes interagissent les unes avec les autres indéfiniment. De la souffrance dans le bonheur ? De la tendresse dans la violence ?
Dans le feu des situations de joie ou de désespoir, il ne nous est pas toujours évident de faire la part des choses. En tant qu'être humain en avons le devoir.
L'homme, la femme, un sentiment, une désillusion... Un éternel recommencement ou la continuité d'une route là où certains y dénichent la spirale.
Ce matin, le cop à chanté 3 fois.
La chambre ne respire plus.
Dans les yeux du garçonnet, deux individus furieux.
La télévision est éteinte, les personnages de dessin animés viennent de tirer le rideau.